| onçu
spécialement pour un enchaînement de combats
de grande ampleur et de styles très divers, un
immense décor avait été mis à
la disposition de Tarantino. Conscient de l’importance
de l’enjeu, le réalisateur avoue : “J’avais
déjà écrit des scènes d’action,
mais je n’en avais encore réalisé
aucune. J’adore les films d’action, je pense
que c’est peut-être la forme de cinéma
la plus pure et j’allais devoir mettre la barre
assez haut.”
Le
script fournissait une description minutieuse et particulièrement
fouillée des scènes d’action. Tarantino
les avait peaufinées pendant près d’un
an et continua d’y travailler à Pékin,
introduisant des descriptions encore plus détaillées
et en interprétant lui-même ces scènes,
plan par plan, face à son équipe, ses
acteurs, Maître Yuen et ses voltigeurs.
Lawrence Bender : “Quentin a passé
ainsi près d’une journée à
jouer l’intégralité de la séquence
de la “Villa Bleue”, bondissant à
travers le décor, s’écroulant à
terre, s’affalant sur une chaise, etc. Wo-Ping
et son équipe suivaient cela, médusés,
n’ayant jamais rien vu de tel. Mais cette démonstration
leur permit de comprendre parfaitement la mécanique
de cette séquence, qui conjugue les apports de
Quentin et de Maître Yuen, l’humour du premier
et le style percutant du second se fondant en un ballet
parfaitement réglé.”
Les combats au sabre de samouraï entre la Mariée
et les lutteurs du Crazy 88, et plus particulièrement
son duel avec O-Ren, sont assez gracieux pour mériter
cette comparaison, tandis que son sauvage affrontement
avec la jeune tueuse Gogo Yubari ferait plutôt
penser à un dessin animé grandeur nature.
L’arme étrange de Gogo évoque à
la fois les yoyos mortels des petites super-héroïnes
de la série TV japonaise “Sukeban Deka”
et l’engin de mort d’un des films d’arts
martiaux favoris de Tarantino, MASTER OF THE FLYING
GUILLOTINE (1976). Maniée avec une féroce
conviction par Chiaki Kuriyama, elle acquiert dans cette
scène, magistralement agencée par Yuen
Wo-Ping, une force terrifiante.
Yuen
Wo-Ping : “Chaque mouvement est réglé
en fonction de la caméra. Pour truquer un coup,
on choisit, classiquement, un angle qui en masque le
point d’impact. Mais, parfois, l’objet de
la scène est de mettre en évidence la
rudesse du coup porté. Un contact direct s’impose
alors, et l’acteur mettra tout son talent à
“vendre” l’effet, en feignant d’accuser
un coup d’une grande violence.”
Les acteurs découvrirent qu’aucune mise
en forme ne vous prépare totalement à
la réalité d’un combat.
Uma Thurman : “Au terme de mon entraînement,
j’avais le sentiment d’avoir acquis certaines
aptitudes au combat. Durant la dernière semaine,
j’ai travaillé la chorégraphie à
un rythme quotidien afin d’assimiler les centaines
de mouvements et combinaisons de cette scène.
Mais une fois sur le plateau, Quentin a zappé
toute cette chorégraphie, m’obligeant à
assimiler “à chaud” cinq, dix, quinze
points précis par plan, tandis que l’équipe
caméra attendait patiemment que je sois prête
! J’ai soudain réalisé que ce que
Wo-Ping m’avait inculqué de plus précieux
était d’apprendre... à apprendre.”
Yuen Wo-Ping, généralement considéré
comme le meilleur spécialiste mondial des films
d’arts martiaux, ne tarit pas d’éloges
sur son élève.
Quentin Tarantino : “Un jour, Yuen m’a
dit : “Je ne sais pas si tu réalises le
niveau qu’a atteint Uma”. Certains acteurs
qui font illusion, m’a-t-il confié, ne
savent qu’exécuter parfaitement un ou deux
mouvements par plan. Alors qu’Uma est capable
d’assimiler sur le champ des combinaisons de quatre
ou cinq mouvements, comme par exemple de bondir dans
les airs, faire un saut périlleux, retomber sur
ses pieds et tuer deux adversaires. Elle était
si bonne, si sûre d’elle-même que
Wo-Ping et moi pouvions changer à tout moment
la chorégraphie.”
Le grand combat entre la Mariée et O-Ren, dans
le Jardin Enneigé magnifiquement proportionné
de la “Villa Bleue”, met en vedette la qualité
exceptionnelle de la décoration, savant mélange
de décors contemporains branchés et de
décors traditionnels à l’élégance
raffinée.
Autre élément visuel notable de la “Villa
Bleue”, les costumes des Crazy 88s font référence
aux célèbres complets noirs, chemises
blanches et cravates noires de RESERVOIR DOGS et PULP
FICTION. Un petit masque noir s’y ajoute, en hommage
au personnage de Kato, interprété par
Bruce Lee dans la série “Le Frelon Vert”.
La combinaison de pilote, jaune à stries noires,
de la Mariée est, quant à elle, une copie
conforme de celle que Bruce Lee aurait dû porter
dans son dernier film - inachevé - GAME OF DEATH.

Après avoir mis en boîte l’essentiel
des séquences de Pékin, l’équipe
se déplaça pour une semaine au temple
bouddhiste de la Montagne de Mia Gao, auquel on accède
par un escalier de 240 mètres de haut. Cette
ascension quotidienne obligée n’était
cependant qu’un modeste prélude aux séquences
d’entraînement au kung-fu, “The Cruel
Tuilage of Pei Mei”, que l’on découvrira
dans KILL BILL VOLUME 2.
Une fois redescendue, l’équipe regagna
pour quelques jours les Studios de Pékin, où
on avait monté entre-temps les deux petits décors
de la séquence avec Hattori Hanzo : le sushi
bar et son grenier. À l’instar de la vaste
“Villa Bleue”, ces décors associent
bambou, pierre et autres matériaux organiques
qui leur confèrent une réalité
tangible et renforcent la plausibilité de la
scène. Le restaurant est équipé
d’un petit bar et deux ou trois tables, tandis
que le grenier abrite une large collection de sabres.
C’est le décor de deux scènes clés
entre la Mariée et le maître Hattori (Sonny
Chiba), cet ancien forgeron qui s’est juré
de ne plus jamais fabriquer un seul “outil de
mort”. La Mariée ayant grand besoin de
ses services, tente de le faire revenir sur sa décision
dans cette scène qui donne à Uma Thurman
l’occasion de parler japonais pour la première
fois.
Uma Thurman : “À Los Angeles, Sonny
Chiba m’avait initiée au maniement du sabre,
et cette scène devait être notre première
confrontation d’acteurs. J’y utilise les
rudiments de japonais acquis au fil des mois, tandis
que lui s’efforce tant bien que mal de parler
anglais - une variante sur le thème de l’aveugle
et du paralytique !”
Hasard ou coïncidence, la dernière image
de KILL BILL tournée en Chine figure, sous diverses
formes, dans tous les films de Quentin. C’est
un plan subjectif, filmé de l’intérieur
d’un coffre de voiture - en l’occurrence
un plan d’Uma Thurman penchée sur le corps
de Julie Dreyfus. “Nous l’avons tourné
très tard dans la nuit”, raconte Lawrence
Bender, “mais dans l’euphorie, même
si nous savions qu’il serait dur de partir.” |