Une jeunesse à South Bay

ussi étrange que cela puisse paraître, KILL BILL doit une part de son inspiration à la région de South Bay, un secteur d’Orange County situé au sud de Los Angeles et incluant Manhattan Beach. Le précédent film de Tarantino, JACKIE BROWN (1997), se situait d’ailleurs dans cette région dont il soulignait les nombreux charmes. South Bay possède encore quantité de cinémas de quartier et de deuxième exclusivité, spécialisés dans les vieux films blacks et les séries B de kung-fu.

Quentin Tarantino : “Au début des années 70, j’étais gosse lorsque déferla aux États-Unis la vague des films de kung-fu. L’Old School Martial Arts Cinema devint mon école. Pendant deux ans, il projeta sans discontinuer ces films. La fièvre du kung-fu retomba partout ailleurs, sauf dans ces salles de South Bay et celles du ghetto où elle sévit jusqu’au début des années 80. Je pense que c’est un des plus grands genres cinématographiques qui ait jamais existé.”

À la télévision, Tarantino regardait la série “Le Frelon Vert”, dont le deuxième rôle était tenu par le jeune Bruce Lee, masqué. Plus tard, il suivit les exploits du maître du kung-fu eurasien Caine (David Carradine) dans la série ABC-TV “Kung-fu”. Quelques années plus tard, son intérêt pour les films d’action asiatiques l’amena à regarder une station locale diffusant en japonais sous-titré la série “Shadow Warriors” consacrée aux exploits du détective ninja Hattori Hanzo (Sonny Chiba). Lorsque la nouvelle vague du cinéma d’action hongkongais atteignit les États-Unis au milieu des années 80, Tarantino - alors employé d’une boutique vidéo de Manhattan Beach - fut parmi ses premiers et plus ardents défenseurs.

Les Tarantinophiles avertis ont eu l’occasion de remarquer cette influence sur les films de Tarantino. Les films hyper-violents de Sonny Chiba de la saga STREETFIGHTER influencèrent le scénario de TRUE ROMANCE, et le film d’action hongkongais CITY OF FIRE reçut un hommage mérité dans le premier long métrage de Tarantino, RESERVOIR DOGS (1992).

Quentin Tarantino : “Sonny Chiba m’est apparu dès les années 70 comme l’une des plus grandes stars du cinéma d’action, aux côtés de Charles Bronson et Clint Eastwood”, explique le réalisateur. “Je suis un grand fan des films d’arts martiaux à costumes produits dans les seventies par les Frères Shaw. Il y a deux pôles dans ma vie de cinéphile : les Shaw Brothers d’un côté, le western italien de l’autre. En fait, ils sont étroitement liés, car on retrouve dans les films des Shaw Brothers quantité d’emprunts aux westerns italiens. Durant les années 70, ces genres ont fréquemment usé d’intrigues, images et plans similaires. Il y a entre eux une assez profonde parenté.”

L'influence asiatique

L’influence du cinéma asiatique sur KILL BILL ne se limite pas à sa ligne narrative et à son style visuel. Tarantino a aussi créé des rôles pour trois interprètes légendaires du cinéma d’arts martiaux.

Pour Sonny Chiba, illustre sabreur du cinéma japonais, Tarantino a recréé le personnage du ninja Hattori Hanzo, héros de la série “Shadow Warriors”. À l’acteur et artiste martial chinois Gordon Liu Chia-hui, il a réservé deux rôles. Dans KILL BILL VOLUME 1, Liu incarne Johnny Mo, chef de l’équipe de gardes du corps nippons Crazy 88 (habillés en noir à la RESERVOIR DOGS). Dans KILL BILL VOLUME 2, il sera Pei Mei, un très populaire personnage de “moine aux sourcils blancs” qui apparut dans plusieurs succès des Frères Shaw. Ce dernier rôle constitue pour l’acteur un contre-emploi notable : Liu a toujours joué pour les Shaw des héros purs et durs (ou occasionnellement comiques), alors que Pei Mei (fréquemment incarné par le comédien Lo Lieh) fut un des plus sinistres méchants de ce studio, qu’on vit trahir ses frères d’armes dans des films comme EXECUTIONERS FROM SHAOLIN de Liu Jian-liang (1977).

Liu se réjouit de voir David Carradine endosser le rôle de Bill et tint à lui témoigner son admiration : “Sa série a largement contribué à éclairer les Occidentaux sur le kung-fu”, explique l’acteur.

Un autre monde

Tarantino ne s’est pas borné à “dupliquer” ces diverses sources d’inspiration. Il a transfiguré les genres, les a “filtrés” à travers sa sensibilité de fan américain, les a réinventés et croisés avec d’autres pour révéler leurs parentés secrètes.

Quentin Tarantino : “Mes films se déroulent dans deux mondes distincts. Le premier, c’est “l’Univers Quentin” de PULP FICTION et JACKIE BROWN - un univers intensifié, mais plus ou moins réaliste. Le second, c’est le “Monde du Cinéma”. Lorsque des personnages de l’Univers Quentin s’offrent une toile, ils deviennent des spectateurs du Monde du Cinéma, ils nous ouvrent une fenêtre sur ce monde. KILL BILL est le premier de mes films à se dérouler dans le Monde du Cinéma. C’est moi en train d’imaginer ce qui se passerait si ce monde existait réellement, si je pouvais y emmener une équipe de cinéma et y faire un film de Quentin Tarantino sur ces personnages. KILL BILL se déroule hors de notre quotidien. Dans ce monde, les femmes ne sont pas le sexe faible. Elles ont les mêmes instincts prédateurs que les hommes, la même passion de la chasse, le même désir de tuer ou de se faire tuer. Le challenge, pour les acteurs, consista donc à se glisser dans cet univers parallèle de type série B et, dans le cas d’Uma Thurman, à dégager l’humanité du personnage de la Mariée au sein d’une épopée irréaliste et parfaitement démente.”