| “Lorsque
je tournais ma série, je ne faisais pas mystère
de mon ignorance du kung-fu. Chaque fois qu’on
m’interrogeait à ce sujet, je répondais
“je ne sais rien”... et enchaînais
avec un mouvement d’une subtilité spectaculaire.
C’était pour rire, bien sûr, mais
je voulais également souligner que le mouvement
le plus gracieux, le plus efficace, le plus rapide n’est
rien comparé à tous ceux qu’il vous
reste encore à apprendre.” - David
Carradine, “The Spirit of Shaolin : A Kung Fu
Philosophy” (Tuttle, 1991).

e
centre d’entraînement de KILL BILL fut installé
dans un entrepôt proche des bureaux de production
de la toute nouvelle société Super Cool
Man Chu Productions, à Culver City, au sud de
Los Angeles. Cette formation comprenait trois volets
: apprentissage du japonais sur CD, initiation à
la technique kenjutsu du maniement de sabre auprès
de Sonny Chiba et aux arts martiaux sous la tutelle
du chorégraphe et réalisateur Yuen Wo-Ping.
Le grand public a découvert Maître Yuen
grâce à MATRIX et TIGRE ET DRAGON, mais
Tarantino en était fan bien avant sa percée
hollywoodienne. C’est d’ailleurs grâce
à lui que le film de Yuen, IRON MONKEY, a été
distribué par Miramax aux États-Unis en
2000, sous la bannière “Quentin Tarantino
Présente”.
Quentin Tarantino : “C’est avec sa
première réalisation, SNAKE IN THE EAGLE’S
SHADOW, interprétée par Jackie Chan, que
j’ai découvert Maître Yuen. J’ai
commencé à prendre conscience de son style
de kung-fu, de ses chorégraphies, vers 1993,
et j’ai pu dès lors distinguer son apport
de celui de ses collègues. J’ai trouvé
que ses chorégraphies, d’un professionnalisme
impeccable et d’une créativité débridée,
étaient les plus imaginatives de tous les temps.”
Durant la première étape de la préparation,
Yuen et son équipe initièrent les acteurs
aux voltiges avec filin, une spécialité
hongkongaise abondamment illustrée par MATRIX
et TIGRE ET DRAGON.
David Carradine : “J’ai pensé
naïvement que j’avais une avance confortable
sur mes partenaires et que je n’avais pas besoin
d’entraînement du fait de mes quarante ans
de pratique du kung-fu. Erreur ! J’ai dû
réapprendre tout ce que je croyais connaître.
Et ce fut dur.”
Les séances de stretching matinales étaient
suivies d’exercices d’arts martiaux et de
répétitions chorégraphiques. L’après-midi,
les comédiens ahanaient sur divers appareils
de musculation : vélo, rameur, etc. La difficulté
de cet entraînement était accrue du fait
que chacune des disciplines sollicite des groupes musculaires
distincts.
Lucy Liu : “Les arts martiaux chinois et
le sabre de samouraï nippon requièrent des
entraînements spécifiques et totalement
différents. Le poids du sabre vous oblige à
renforcer intensivement cuisses et avant-bras, alors
que les arts martiaux demandent une grande souplesse
au niveau du torse. Ce sont deux langages corporels
bien distincts.”
David Carradine, qui pratique le kung-fu Shaolin depuis
toujours, prit “un plaisir particulier à
l’entraînement au sabre. C’était
une expérience nouvelle, que je compte poursuivre
encore pendant bien des années.”
Sonny
Chiba : “Le combat au sabre est d’essence
intime. Il repose sur un contrôle rigoureux du
souffle et un contact oculaire avec l’adversaire,
dont vous devez appréhender la personnalité,
lire les pensées et évaluer le rythme
respiratoire. C’est un combat d’homme à
homme, basé sur les relations interpersonnelles,
l’expression émotionnelle et spirituelle,
l’âme et le cœur. C’est Uma qui
devait le plus apprendre sur ce film, afin de lutter
avec ou contre des gens qui font cela depuis toujours.
J’ai été particulièrement
impressionné par sa disponibilité, son
exigence, son professionnalisme. Lucy “bouge”
merveilleusement et est très habile, très
travailleuse. Elle possède une excellente technique.
Sa concentration, sa rapidité, sa pratique du
cinéma d’action furent autant d’atouts.
Outre son agilité, Daryl Hannah m’a impressionné
par son regard d’une inflexible détermination.
Elle a les yeux perçants d’un guerrier
japonais. Extrêmement sérieuse et concentrée,
je l’ai rebaptisée le Samouraï aux
Yeux Bleus.”
Certains des interprètes durent aussi apprendre
à dire quelques répliques en japonais.
Julie Dreyfus : “Je tire mon chapeau à
Lucy et Uma. Il m’a fallu des années pour
apprendre le japonais et elles ont acquis en quelques
mois la maîtrise de cette nouvelle langue, tout
en poursuivant un entraînement physique intensif.”
Uma (nuance le compliment) : “J’ai
cherché à atteindre un niveau qui me permettrait
de dire ces répliques avec conviction, comme
si j’en comprenais chaque mot. On me dit que mon
japonais est compréhensible. Je n’en demandais
pas plus.”
Pendant ce temps, Tarantino réunissait son équipe...
Lauréat d’un Oscar, le directeur de la
photo, Robert Richardson, fut choisi pour une raison
précise : son habileté à manier
les styles visuels les plus divers. Il a souvent collaboré
avec Oliver Stone, notamment sur TUEURS NÉS et
JFK qui mêlaient dans une même séquence
des looks très variés, voire différents
types de supports : 35mm, 16mm gonflé, vidéo,
etc. Or chaque nouvel épisode de KILL BILL imposerait
un style pictural et un montage spécifiques conformes
aux canons des genres qui l’ont inspiré.
Le Maître Yuen Wo-Ping a appris son métier
auprès de son père, feu Simon Yuen Hsiao-tien,
acteur de cinéma et illustre figure de l’opéra
de Pékin. Devenu réalisateur, Wo-Ping
lui attribua le rôle-titre de DRUNKEN MASTER (1978),
avec Jackie Chan. Maître Yuen souligne que les
techniques qu’il enseigne sont d’essence
théâtrale plutôt qu’orientées
vers le combat.
Yuen Wo-Ping : “Ce sont des acrobaties et
des arts martiaux conçus pour la scène
et typiques de la Chine du Nord. C’est totalement
différent des combats de kung-fu et même
du wushu, discipline inventée en Chine et que
pratique Jet Li. Ce qu’on vous apprend à
l’opéra de Pékin ressemble aux arts
martiaux, mais est en réalité complètement
différent car pensé pour la scène
ou la caméra. Bref, pour le spectacle.” |